Un univers de coïncidences…
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5 mai 1971. Le petit village de St-Jean-Vianney se meurt dans l’écrasement du sol. Une rivière invisible, sous de l’argile et des sables ont eu raison de la communauté dans un spasme horrible, en pleine nuit.

Là se trouvait un photographe. Il « couvrait le dossier » pour le compte du journal le Soleil, et il devait le faire durant une période de quatre mois. Toutes les photos de ce journal – et pour ceux et celles qui se souviennent, de cette revue du samedi qui l’accompagnait, « Perspective », dont un numéro complet fut consacré au drame – viennent de ce journaliste. Son nom est Michel Hamilton. Il signa, entre autres, une photo que j’ai bien connue, que je possède toujours, et que mon père avait gardé, format « poster », et encadré, dans son bureau, pendant plusieurs années. Voici cette photo :

St-Jean-Vianney

J’ai déjà bien connu le nom de Michel Hamilton. C’est une habitude chez moi, que de regarder le nom des photographes, quand j’apprécie l’image publiée dans un journal ou une revue. Et Michel Hamilton représentait pour moi une sorte de vieille connaissance, car j’admirais son travail alors que, pendant plusieurs années, j’étais abonné au Soleil. Puis, les années ont passé.

 


 

5 décembre 2011

Je suis à la Baie James. Loin de tout. Dans la noirceur totale, je vois au loin, très loin devant moi, une petite lumière, beige, minuscule. A mesure que j’avance, ce point lumineux se souligne. Je sais ce que c’est : un lampadaire et deux barrières à sa base, qui forment ce « point souligné ». De nulle part, un bip discontinu : mon téléchasseur !!! C’est mon supérieur qui m’appelle. A ce moment-là. J’insiste sur le moment de l’appel, etsur son caractère exceptionnel. Les deux gigantesques transformateurs de LG1 viennent d’être mis en panne d’urgence, et les villages de Weminji et Chisasibi (plus de 5000 personnes en tout) sont soudain plongés dans le noir et le froid. On a besoin de moi là-bas. Mais j’en suis fort loin.

J’insiste toujours : l’appel eut été lancé quelques minutes avant, je serais retourné sur mes pas pour appeler à partir du campement Eastmain. Quelques minutes après, j’aurais rejoint un téléphone d’urgence de Télébec, sur la route de la Baie James. Car les téléphones portables sont inutiles ici. Et c’est la toute première fois en quatre mois que mon téléchasseur me crache un appel. Il est difficile d’imaginer la coïncidence, déjà. Car il y a une suite.

Je décide donc, en l’occurence, de m’arrêter à la guérite, accolée à la barrière que je vois devant moi, pour demander à l’agent de sécurité industrielle la permission d’appeler mon supérieur. Quand je stoppe mon véhicule, je vois des renards. Plusieurs renards roux !!! J’en suis éberlué…

Quand je sors de voiture, je lance à l’homme qui est là – le seul homme sur des dizaines de kilomètres :

– Mais c’est plein de renards, ici !!!
– Tu veux les voir, me demande-t-il ? Attends. Y SONT OÙ MES BÉBÉS ?

Cinq renards accourent, sans une once de prudence !!! Ils se retournent autour de moi, m’étudient, sautent sur le haut de l’escalier menant à la porte de la cabane… Je plonge ipso facto dans ma voiture et tente de les photographier !!! Traître machine, toute numérique est-elle, elle ne m’offre aucune photo acceptable, alors même que les bêtes sont à mes pieds.

– Tu veux avoir de belles photos ? As-tu une clef USB ? (J’ai avoué que non. L’idée même d’avoir besoin d’une clef USB ici ne m’as pas effleuré).

Et le vieil homme me montre des photos dignes du National Geographic. Avec ces photos, je peux même observer cette curieuse chose : les renards ont des yeux félins !!! Avec des pupilles verticales, un regard nyctalope, comme si un amateur de Photoshop s’était amusé à coller des yeux de chats sur une tête de chien.

Puis, il me montre des photos de couchers de soleil pris là, à sa guérite, puis des photos de sa maison… Il ne tarit pas de plaisir à me montrer des photos – tandis que j’attends de nouvelles directives de mon patron…

J’ai quand même eu la chance de donner quelque chose à manger aux renards, et d’être filmé. Il me faut le temps de monter la vidéo.

Attendant toujours, j’ai émis une hypothèse.

– Etes-vous photographe ?
– Non. Je prends des photos par plaisir. Mais je l’ai déjà été.
– Ça paraît. D’où venez-vous ?
– De Chicoutimi.
– Ha ? Mon père est de St-Jean-Vianney !
– Haaa. St-Jean-Vianney.
– Vous connaissez sûrement !
– Et comment que je connais : j’en ai fait la couverture pour le Journal Le Soleil, à l’époque. Il y a une photo, d’ailleurs, que j’ai fait agrandir en format poster. Je la revendais le prix qu’elle m’a coûté : une piastre… A la fin, je la donnais. J’en ai fait faire 150.
– C’est pas vrai ! Une photo prise de haut, avec le trou en haut à droite, le nouveau quartier à gauche, et des maisons plus anciennes en bas ?
– Oui, celle-là.
– Mais… Quel est votre nom ?
– Je m’appelle Michel Hamilton.

Là-bas. Loin. Seuls. Lui. Et moi.

J’ai toujours ce poster chez moi. Il a signé une carte de la Baie James, en cadeau pour mon père. Je la dédie à toute la famille Blackburn, et aux membres de St-Jean-Vianney, la seule communauté morte il y a quarante ans, et toujours vivante maintenant. Vous avez des images, des photos du 5 mai ou des mois suivants ? Voici l’homme qui les a prises, tel qu’il m’a permis de le poser, aujourd’hui… A trois jours de sa retraite définitive !!! Mais combien de coïncidences incroyables a-t-il fallu pour que cette photo aie sa place ici !!!!!

Michel HAMILTON, MERCI.

Michel Hamilton

Monsieur Hamilton a perdu toutes ses photos de l’événement, ou plutôt il les a abandonnées. « Je puis en parler, ça va, mais revoir ça, ce serait trop dur. Ça me fait souffrir. Les photos doivent être à la Bibliothèque Nationale, à présent…

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